mardi 11 novembre 2008

L'exemple de nos aînés


Ne nous illusionnons pas devant cette loi, cette espèce de fatalité qui tient à notre nature même. Le présent qui nous presse de ses exigences, l'avenir qui nous saisit déjà par ses promesses ou ses menaces tendent continûment à reléguer le passé et les morts dans la froideur des nécropoles. L'oubli viendra, l'oubli vient déjà ; car les manuels aussi sont froids et ne ressuscitent le passé que pour ceux dont l'imagination est vive et la mémoire généreuse.
Ne nous illusionnons donc pas. Mais n'acceptons pas non plus, n'aidons pas à précipiter l'oubli. C'est pour nous un devoir: ce serait à nos yeux une déchéance et réellement une forfaiture si nous venions à l'éluder.
Nous qui savons, nous qui avons vécu ces heures et qui leur survivons encore, nous voulons continuer à porter pour notre part, le coeur plein du souvenir de nos camarades disparus, le témoignage d'une génération. Contre les années qui s'accumulent, contre le poids de nos inquiétudes, contre l'égoïsme, l'ingratitude, l'indifférence ou l'incompréhension, nous voulons attester notre immuable fidélité.
Tel est, assurément, le premier sentiment qui nous inspire.
Nous avons fait une guerre qui nous fut imposée, et nous l'avons faite en hommes. Ce souci, cette soif d'équité, voilà aussi ce qui nous anime. Nous avons fait de notre mieux ; nous avons, si lourde qu'elle fût, rempli exemplairement la mission dont nous avions été chargés. Ce n'est pas notre faute si l'impuissance ou l'aveuglement des hommes d'état responsables ont gâché une victoire que nous avions, nous, remportée.
C'était hier et cela ne compte plus ? Nous croyons, quant à nous, que cela n'a jamais tant compté. Fidélité, souci de justice, fierté d'hommes libres et confiance en l'homme, tout ce que symbolise à nos yeux la commémoration de ce trente-cinquième anniversaire, tout cela reste actuel et doit porter enseignement. Puissent les soldats et les morts de Verdun, inspirant leurs camarades, attester au monde que leur simple grandeur garde sa vertu salvatrice. Ainsi les uns et les autres, une fois encore et du meilleur d'eux-mêmes, auront-ils fraternellement « servi ».


Maurice Genevoix, Pourquoi nous célébrons l’anniversaire de la bataille de Verdun ?
Article paru dans l’Almanach du combattant en 1952.

Aucun commentaire: