samedi 24 novembre 2007

Les Chrétiens d'Irak ne sont pas entendus parce qu'ils sont soupçonnés d'antisémitisme

Extraits d'une entrevue de Regis Debray publiée par le quotidien La Croix le 16 novembre.


Qu’avez-vous perçu lors des séminaires que vous avez menés à Jérusalem, Amman, Beyrouth et Damas ?

J’ai compris que toutes ces communautés arabo-chrétiennes – catholiques, orthodoxes, coptes ou maronites – jouent un rôle irremplaçable de trait d’union et de médiateur entre l’extérieur et l’intérieur, l’Occident et l’Orient. De plus, elles ne sont pas seulement un élément d’équilibre, en évitant au monde arabo-musulman de se replier sur lui-même, mais aussi de modernisation.Tant que l’arabisme était l’élément fédérateur (après la fin de l’Empire ottoman), les chrétiens d’Orient avaient toute leur place. Maintenant que l’élément fédérateur n’est plus culturel mais religieux (l’islam), les chrétiens ne sont plus perçus comme étant de la famille, tandis que les Turcs et les Iraniens retrouvent une place. Ce basculement s’est fait au moment de l’arrivée de Khomeyni en Iran (1978) et de la défaite de l’arabisme politique. Paradoxalement encore, c’est l’Occident qui a contribué à la défaite du progressisme arabe ayant entraîné la marginalisation des chrétiens en Palestine comme en Égypte…

Que faire pour manifester notre solidarité ?

Il ne faut pas se voiler la face… Quand les pays du Golfe distribuent de l’argent aux communautés musulmanes de la région, cela se chiffre en dizaines de millions de dollars ; quand la communauté juive américaine soutient une institution en Israël, c’est en millions de dollars ; et quand l’Europe aide une institution chrétienne en Orient, on est dans l’ordre du millier de dollars…


Sont-ils des boucs émissaires, comme l’ont été les juifs en Occident ?

En Irak aujourd’hui, on voit bien de tels déplacements de vengeance : comme on ne peut pas atteindre les soldats américains, retranchés dans leur « zone verte », on s’en prend aux chrétiens de Bagdad. Avec, en arrière-plan, la volonté d’établir une société musulmane pure, dont les « microbes » chrétiens auraient été évincés…

Concrètement, comment tenter d’enrayer l’émigration des chrétiens d’Orient ?

Informer. Pour aider les chrétiens d’Orient, il faut d’abord les entendre, et entendre ce qui fait qu’on ne les entend pas – à commencer par le soupçon d’antisémitisme pesant sur eux. Les chrétiens d’Orient peuvent être antisionistes, mais on ne peut en faire des antisémites. Ils représentent la minorité la plus porteuse de tolérance, de laïcité, de citoyenneté. Ils sont à l’avant-garde de cette question de la coexistence des minorités qui va devenir un enjeu civil capital du XXIe siècle. La question des chrétiens d’Orient est exemplaire : si les minorités chrétiennes d’Orient sont asphyxiées dans les sociétés majoritairement musulmanes, c’est mauvais signe pour l’islam de demain, et le choc des civilisations ne sera plus très loin.

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