
François d'Assise, La force d'un baiser - Luc Adrian
Il s'appelle François. C'est un fils à papa, le papa le plus riche d'Assise, le drapier Bernardone qui lui passe tous ses caprices.
En ce matin de printemps, François galope sur un chemin blanc, entre deux rangées de cyprès noirs et fins comme des pinceaux, alors que la ville someille sur sa colline. Il est vêtu de lin clair, aussi pâle que son visage, et les étoffes claquent dans le vent de la course. Peut-être, en lui-même, se repasse-t-il, en accéléré le film de ses vingt-trois années ? Ses facéties d'élève dissipé, ses bamboches d'étudiant, ses pirouettes de noceur, comme si ce pétillant dilettante ne parvenait jamais à prendre au sérieux ce qui est sérieux aux yeux du monde, réussite, avoir, pouvoir. Une étrange soif lui tenaille les entrailles, que ne peuvent étancher ni le sourire caressant des jeunes filles d'Assise, ni le frais rosé d'Orvieto, ni les écus sonnants que ce commerçant hors pair fait gagner à son père lorsqu'il le remplace au magasin et qu'il sait si bien dépenser avec ses amis, larrons en foire (après, toutefois, en avoir prélevé une dîme pour les mendiants).
Cette jeunesse dorée dont les ors commencent à pâlir sous la patine de l'ennui, Frère Thomas de Celano, le biographe de saint François, la résumera plus tard avec sévérité : quant à " celui que nous vénérons comme un saint, il aurait galvaudé sa vie jusqu'à sa vingt-cinquième année, prêchant sans retenue et entraînant au mal les jeunes gens de son âge. Il aimait les plaisanteries et les farces, s'habillait de vêtements flottants comme une femme, jetait l'argent à pleines mains, traînant à sa suite nombre d'adolescents adonnés au mal et fauteurs de crimes. Ainsi s'avancait-il, chef orgueilleux et magnifique de cette armée de pervers, à travers les places de Babylone. "
Bref, François Bernardone n'est pas un saint. Du moins, il ne l'est pas encore lorsqu'il galope, ce matin de printemps 1205, dans la plaine d'Assise. Il va le devenir dans quelques instants, mais il l'ignore. Il va le devenir presque d'un coup, comme cela s'est rarement passé dans l'histoire du Salut.
Pour l'heure, il cavale, et se demande où va sa vie. Sentant poindre la lassitude dans la répétition des plaisirs, il a voulu s'offrir des satisfactions moins banales, les honneurs et la gloire. Il s'est acheté un cheval (peut-être un Ferrari bai rouge?), une armure garantie à vie, il a embrassé maman Pica en lui promettant une couronne de lauriers et il est parti, rapière au clair, ventre à terre, découper du Pérousin, le méchant voisin. Seulement voilà, changement de programme, le Pérousin ne s'est pas laissé faire.
François n'a pas achevé sa première journée de guerre que le fier mord la poussière (divine chute, entre nous, qui épargnera à ce sensible de faire couler le sang - ce qu'il ne supporte pas et lui permettra de rebondir en une ascension express dont Dieu a le secret). C'est la défaite du Pont Saint Jean.
Le voilà embastillé sur-le-champ. François médite l'humiliation en cul-de basse-fosse. Pour un enfant choyé, le choc est rude. Il découvre la morsure de la faim - les rats remplacent les chapons, et le pain moisi les ortolans - , celle de la soif -l'eau croupie en place du vin clairet ; l'ombre glacée, alors qu'il a grandi au soleil ; les haillons, au lieu du velours ou du lin. Il perd tout, tout ce qu'il avait, tout d'un coup. C'est dans la nudité de la geôle que Dieu l'enjôle, et l'enrôle dans sa troupe.
Quatre cents jours de désert le dépouillent de sa superbe, de ses illusions de puissance, de sa vanité. Ne lui reste que sa faiblesse. Il n'en peut plus. Il est au fond du trou. Alors il crie :"Au secours !" Il crie Grâce. Il crie Dieu. Celui-ci n'attend que ça et répond illico presto par une effusion carabinée de l'Esprit Saint (on me pardonnera cette supposition très charismatique, mais certains témoignages de conversions foudroyantes en prison paraissent autoriser cette audace).
C'est l'embrasement au fond d'un tombeau. Le petit François n'a plus besoin de rien pour être heureux, il a Dieu, l'Unique nécessaire. Tout le reste est aussi pâlichon que sa figure. Une joie l'embrase. Rien que par son sourire neuf, il transforme la geôle sinistre en salle de noces.
" Seigneur, Toi seul peux me combler, je le sais désormais. Donne-moi de Te voir et de Te chanter en chaque atome de chaque être de Ta création. Tu es l'Infini de mon cceur. Montre-moi Ton visage que je Te donne ma vie !"
Voici peut-être sa prière, en ce matin tiède, alors qu'il galope dans la plaine d'Assise, quelques mois après sa libération.
(Tout n'est pas aussi simple que le laisse penser ce raccourci ; François connut certaines rechutes -" le vice est une seconde nature et l'on n'extirpe pas d'un coup les habitudes mauvaises enracinées dans l'âme dixit le pudique et austère Celano -, mais nous sommes également contraints de galoper dans ce résumé...)
Il galope tant et si bien qu'il n'entend pas le crépitement de la crécelle, derrière le rideau des pins. Il n'aperçoit l'ombre horrible que lorsqu'elle se dresse devant lui, se découpant tel un spectre sur le chemin poudreux. Il pile aussitôt, tire sur les rênes. Le cheval Ferrari se cabre devant ce que tout homme bien né ne peut avoir qu'en sainte et profonde horreur un lépreux, une pourriture sur pattes, un moribond putréfié qui n'en finit pas de crever.
"
Ce n'est qu'une hallucination, se dit François, le cauchemar va se dissiper, cela m'apprendra à boire avant de conduire."
Ce n'est qu'une hallucination, se dit François, le cauchemar va se dissiper, cela m'apprendra à boire avant de conduire."
Il ouvre lentement les yeux que la terreur a cloués. Horreur ! La charogne puante est toujours là, au milieu de la route, bien plus terrifiante qu'un gendarme qui vous tend un alcootest après une soirée trop arrosée.
Un capuchon masque une boursouflure sombre et sanguinolente. À la place du nez, une béance d'où sortent des grognements sourds et des sifflements.François s'apprête à piquer de l'éperon pour fuir le fantôme lorsque, au-dessus du trou noir, la lueur fiévreuse d'un regard l'accroche.
C'est la flamme d'une supplication, le cri silencieux de la pitié. Ce regard lui vrille le coeur tandis qu'il entend chuchoter en lui une voix très douce
"François, tu voulais me voir ? Tu cherchais mon visage ? Regarde-moi ! "
Il déglutit car il a très bien entendu, il a très bien compris, aussi. Il murmure en lui même:
- Non, il y a méprise, Seigneur, je cherche le Dieu des Armées, la Face du Ressuscité.
- C'est bien moi, le Dieu désarmé !
- Je veux dire : je cherche la face du Vivant, le Vainqueur de la Mort, pas celle d'un mort vivant !
-
Crois-tu que j'étais plus reluisant sur le gibet de Gethsémani ? Ma sainte Face couverte de crachats, tordue par la souffrance, striée par les fouets, bleuie sous les horions, éclatée à coups de pieds, de poings ?
-
Certes non, mon Seigneur... Mais pourquoi Te cacher dans le plus repoussant des lépreux ? Pourquoi choisis-tu précisément le pire, celui que je ne peux pas aimer ?
-
Pour que tu n'ailles pas croire que tu peux aimer sans moi ! Et puis, je l'aime, mon enfant lépreux de corps. Je l'aime comme toi, mon lépreux de cœur. D'ailleurs, il aurait pu être toi, et tu aurais pu être lui, je te le rappelle ! J'aime faire de sa faiblesse mon tabernacle, et de sa laideur ma demeure. Le Tout-Puissant devient le Très-Bas et le Tout-Pauvre, Francesco, pour rejoindre la plus petite et la plus pauvre de mes créatures !
Crois-tu que j'étais plus reluisant sur le gibet de Gethsémani ? Ma sainte Face couverte de crachats, tordue par la souffrance, striée par les fouets, bleuie sous les horions, éclatée à coups de pieds, de poings ?
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Certes non, mon Seigneur... Mais pourquoi Te cacher dans le plus repoussant des lépreux ? Pourquoi choisis-tu précisément le pire, celui que je ne peux pas aimer ?
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Pour que tu n'ailles pas croire que tu peux aimer sans moi ! Et puis, je l'aime, mon enfant lépreux de corps. Je l'aime comme toi, mon lépreux de cœur. D'ailleurs, il aurait pu être toi, et tu aurais pu être lui, je te le rappelle ! J'aime faire de sa faiblesse mon tabernacle, et de sa laideur ma demeure. Le Tout-Puissant devient le Très-Bas et le Tout-Pauvre, Francesco, pour rejoindre la plus petite et la plus pauvre de mes créatures !
-
Pourtant, il ne manque pas de gueux à Assise, et certains sont bien assez repoussants pour éprouver ma générosité !
- C'est vrai, mon Francesco. Mais je lits sur la Croix le lépreux portant la lèpre du péché des hommes - et la tienne, qui me défigure encore...
Pourtant, il ne manque pas de gueux à Assise, et certains sont bien assez repoussants pour éprouver ma générosité !
- C'est vrai, mon Francesco. Mais je lits sur la Croix le lépreux portant la lèpre du péché des hommes - et la tienne, qui me défigure encore...
Là, à cet instant, un grand silence (qui dura sans doute une éternité). Le front du jeune homme se plisse, se barre d'une décision définitive (François ne fut jamais mièvre ni mollasson comme l'ont laissé croire des biographies trop sucrées). Le combat spirituel est plus rude que celui du Pont Saint Jean. François sait qu'il ne le gagnera pas seul. Il fixe le putréfié et chuchote :
- Alors pousse-moi, Seigneur ou tire-moi ! Bref, attire-moi car je n'ai pas la force.
- Viens !
Ce dialogue est imaginaire, bien sûr, quoique l'intéressé confiera dans son testament :
" Au temps de ma vie pécheresse, rien ne me dégoûtait comme de voir des lépreux. Ce fut le Seigneur qui me poussa à aller vers eux. je le fis, et tout fut dès lors tellement changé pour moi que je trouvais doux et aisé ce qui m'avait d'abord semblé pénible et insurmontable. Et, peu après, j'abandonnai définitivement le monde. "
C'est une scène déjà contée cent fois mais peut-on s'en lasser ?
Il faudrait la filmer au ralenti.
Le jeune homme descend de cheval, laisse tomber les rênes sur l'encolure. S'arrête un instant à quelques mètres du lépreux. S'en approche à pas lents.
Il n'y aurait pas de musique, rien que le souffle du vent dans les cyprès. Même les cigales se tairaient, et les alouettes dans leurs rondes soudain suspendues.
François tire sa bourse de sa ceinture et la glisse entre les deux moignons du lépreux. Puis il s'agenouille et les baise. Se relève, étreint la dépouille. L'embrasse - " sur la bouche ", précisera le consciencieux Celano. Du moins, sur ce qu'il en reste. Et François se laisse embrasser.
Il n'y aurait pas de musique, rien que le souffle du vent dans les cyprès. Même les cigales se tairaient, et les alouettes dans leurs rondes soudain suspendues.
François tire sa bourse de sa ceinture et la glisse entre les deux moignons du lépreux. Puis il s'agenouille et les baise. Se relève, étreint la dépouille. L'embrasse - " sur la bouche ", précisera le consciencieux Celano. Du moins, sur ce qu'il en reste. Et François se laisse embrasser.
La joie parfaite s'empare de lui. Pour toujours. Son seul modèle sera désormais le Christ, "qui naquit pauvre, vécut très pauvre en ce monde, demeura pauvre et nu sur la croix, et fut enseveli dans le tombeau d'un autre. " On le surnommera le Poverello, le petit pauvre. On dira même plus tard : " Il n'y a eu que deux chrétiens depuis deux mille ans Jésus-Christ... et François d'Assise. "
Ainsi finit l'histoire de Francesco Bernardone.Ainsi commence celle de saint François d'Assise.
Pourquoi cette présentation si longue de ce qui n'est, dans le fond, qu'une anecdote ?
Parce que depuis ce doux matin du printemps 1205 (et des poussières en plus ou en moins), le baiser au Lépreux est comme la charte invisible et incontournable de tout fils et fille de saint François, mais aussi de tous ceux qui veulent suivre le Christ. Les Franciscains du Renouveau n'échappent pas à la règle. C'est en partageant leur vie durant quelques semaines, en les écoutant confesser, sans frime ni fausse pudeur " On a tous un lépreux, un jour ou l'autre, à embrasser, et ce jour là, on se sent tout petit... " que j'ai réalisé un peu de la déflagration de la grâce contenue dans ce fameux Baiser.
Pourquoi cette présentation si longue de ce qui n'est, dans le fond, qu'une anecdote ?
Parce que depuis ce doux matin du printemps 1205 (et des poussières en plus ou en moins), le baiser au Lépreux est comme la charte invisible et incontournable de tout fils et fille de saint François, mais aussi de tous ceux qui veulent suivre le Christ. Les Franciscains du Renouveau n'échappent pas à la règle. C'est en partageant leur vie durant quelques semaines, en les écoutant confesser, sans frime ni fausse pudeur " On a tous un lépreux, un jour ou l'autre, à embrasser, et ce jour là, on se sent tout petit... " que j'ai réalisé un peu de la déflagration de la grâce contenue dans ce fameux Baiser.
François d'Assise a fait, je crois, à cet instant, une double expérience décisive. Par la grâce de l'Esprit, il reconnut le visage du Christ dans celui du pauvre - c'est un mystère insondable, et l'un de ces scandales qui font éviter le christianisme à ceux qui veulent raison garder.
Il a, dans la même seconde, fait l'expérience radicale de sa pauvreté à aimer. Il a éprouvé le creux abyssal de son impuissance d'amour. Il a su, il a senti, par tout son être, qu'il était incapable d'aller par ses propres forces vers cet autre, qu'il n'était capable que d'une chose, foutre le camp, détaler, s'enfuir, comme la plupart d'entre nous la plupart du temps.
C'est à cet instant-là, dans l'offrande totale de sa pauvreté d'amour, qu'il est vraiment devenu riche et saint.
Pas besoin d'aller dans le Bronx pour trouver un lépreux, bien sûr. Le nôtre est souvent très près de chez nous. Nous sommes contre, tout contre... C'est parfois un proche tant il est vrai qu'il est plus facile d'aimer le lointain que le prochain. Notre lépreux ne porte pas forcément les stigmates de la putréfaction ni le capuce des bannis. Il peut être un enfant difficile, un conjoint blessant, un parent malade, un collègue insupportable, une belle-mère trop collante, un ami qui nous " pompe "... Il est celui que nous ne parvenons pas à aimer.
Le baiser au lépreux est une épreuve de vérité et de charité. Elle nous fait crier vers le Père : "Donne-moi de reconnaître ton Fils en celui-là qui est pauvre de mon amour et que je veux fuir ou détruire. Aime cette personne en moi, Seigneur, moi, je ne peux pas ! "
C'est dans l'aveu de cette impuissance que peut commencer à se déployer la force inouïe de la Grâce.
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