
- Manassa, est-ce qu'on peut prier avec toi ?
Elle murmure:
- Oui, s'il vous plaît. Mais je ne sais pas prier.Frère Martin de Porrès ajoute:
- Tu n'as qu'à dire : « Seigneur prends mon coeur, et ne me le redonne jamais ».
Frère Martin pose sa tête contre l'épaule de la jeune fille. François-Marie lui prend la main. Tous les trois ferment les yeux. Les visages pâles des deux franciscains encadrent celui de la jeune Noire. Manassa est belle, en train de prier, transfigurée. Elle pleure, les yeux clos. Des larmes coulent sur ses joues comme des perles. Je suis agenouillé, mon appareil photo contre la poitrine. D'un geste silencieux, je pourrais m'en saisir et fixer la scène. L'image est si forte. Elle dit tout. Elle contient tout. Avec une géométrie parfaite, cette trinité exprime la charité et la compassion. L'Évangile est là, devant moi, concentré dans cette icône palpitante, à portée de main, instantané fragile, éphémère.
Pourtant, je ne peux bouger. Je ne peux briser l'étonnant silence de cette prière par un clic-clac profanateur. Je ne peux voler la souffrance muette de cette femme, violer le jardin secret de ses larmes et le sanctuaire de son offrande. Je ne sais pas si j'ai tort ou raison mais je ne peux pas. Je ne me sens pas le droit de m'emparer de cette intimité.
L'instant de grâce s'échappe. Je le laisse filer. Il ne m'appartient pas.
Nous quittons Manassa, le coeur chamboulé.
Luc Adrian, Des fleurs en enfer, Presses de la Renaissance
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